11/11/2009
LA VOIE DU SOUFFLE, la flûte zen

- 尺八 -
LA VOIE DU SOUFFLE
L'art du Shakuhachi, flûte méditative du Japon
L'Instrument: Cette flûte, traditionnellement utilisée par les moines bouddhistes de l'école Fuke, condense dans un simple bambou tous les enseignements de l'Éveil révélés par le Bouddha. Depuis le choix de la plante jusqu'à son premier son, en passant par le séchage, la perce et la confection de l'embouchure, l'élément naturel va se transmuer progressivement en instrument spirituel, capable de rendre audibles les plus subtils mouvements de l'âme. Le morceau de bambou comporte traditionnellement sept noeuds, et l'embouchure est un simple biseau sur lequel le souffle vient se briser pour générer les harmoniques, et mettre le tuyau en résonance. La hauteur de la note pouvant changer selon l'inclinaison de l'instrument par rapport au menton, l'expression musicale joue de cette oscillation qui fait qu'à tout instant la note peut glisser vers une autre. Si la musique traditionnelle japonaise est officiellement pentatonique (gamme de 5 notes seulement), la pratique de la
Shakuhachi révèle des milliers de nuances, les intervalles pouvant se ressérer ou se dilater en permettant des possibilités d'expressivité exceptionnelles.
La musique: Les moines flûtistes obtinrent de l'empereur l'exclusivité de l'usage de leur instrument, créant ainsi un répertoire (nommé Honkyoku) entièrement dédié à l'expérience intime de la vacuité, concept fondamental du bouddhisme. Un simple souffle est un monde, l'instant condense tous les temps. L'inspiration poétique joue de la présence de la nature, qui constitue pour la tradition japonaise antique le sanctuaire naturel des esprits. Ainsi, le vol de la grue, le frémissement du saule où les éclats de la cascade sont invités à prendre corps dans le souffle du méditant, comme une offrande à la vacuité fondamentale qui sous-tend invisiblement toutes les manifestations du monde. L'une des caractéristiques de cette musique est son absence de métrique rigide (un peu comme le chant grégorien), ce qui donne à l'oeuvre une souplesse et une élasticité remarquable, capable de répondre aux nuances les plus fines des mouvements intimes du musicien-méditant.
Une voie spirituelle: La légende raconte qu'un moine zen, invité par l'empereur à définir l'essence de la voie bouddhique, prit sa flûte, joua devant la cour assemblée, puis partit sans ajouter un mot. L'école Fuke (cf la représentation de Pa Kua maître fondateur, à gauche) est un des rares exemples d'enseignement bouddhiste entièrement orienté vers le son. D'ailleurs les pratiquants ne considèrent pas leur flûte comme un instrument de musique, mais comme un instrument rituel dont la fonction est de favoriser et soutenir le surgissement de l'xxveil dans l'esprit de celui qui en use, comme de celui qui l'écoute. L'une des pièces les plus anciennes se nomme Koku Reibo, signifiant "à l'écoute du son du vide" en mémoire du son de la cloche de Pa Kua, le fondateur de l'école. Ajikan, l'un des morceaux les plus joués, porte le nom d'une pratique ésotérique de l'école tantrique Tendaï, qui consiste à prononcer le son A - symbolisant l'origine de toute chose - de façon appropriée (soit: sans attente de quelque résultat, libre de toute stratégie mentale).
Dans cette école, la mélodie de la flûte remplace la traditionnelle récitation des sutras (texte sacrés bouddhiques), la pratique (assis, debout immobile ou en marchant) remplace l'assise en Zazen, et c'est à ses progrès musicaux que l'évolution spirituelle du disciple sera appréciée par les maîtres. L'enseignement traditionnel du Bouddha se portant essentiellement sur la conscience du souffle, la pratique de la flûte permet de développer cette pratique de la façon la plus fine, jusqu'en ce retournement de la conscience réalisant la vacuité dont elle est , à tout instant, le fruit. Ainsi, les pratiquants du Shakuhachi nomment leur voie Suizen, la Voie du Souffle (吹禅), et la pratique de base - Ro buki - consiste simplement à jouer la note la plus grave (Ro) sur toute la longueur du souffle de façon répétée pendant une longue période de temps, afin que le souffle épouse le son de façon parfaite.
Une esthétique du vide : Avec la Calligraphie, la peinture au lavis, l'art du thé, celui du bouquet et les divers arts martiaux, l'art du shakuhachi fait partie des "arts appliqués" du Zen, mettant en jeu trois concepts majeurs de la philosophie japonaise: Noru, le devenir, Ma l'entre-deux et Jo Ha Kyu la structure dynamique de tout changement. Selon le musicologue Bruno Deschênes ils définissent le rapport singulier - essentiellement dynamique et qualitatif - que la tradition japonaise entretient avec l'espace et le temps: Noru désigne le fait que tout évènement est transition entre un évènement disparaissant et un évènement aparaissant, Ma signifie l'intervalle, l'espace vide entre deux évènements, Jo Ha Kyu désigne les trois moments de la transformation d'un évènement: apparition - mise sous tension - transformation. Cette dernière notion est extensible, sous-tendant aussi bien le déploiement temporel d'une note, d'une phrase musicale ou de l'oeuvre entière. À la différence de la musique occidentale, et bien que chaque note soit précisément dictée par la tradition, l'élasticité propre à la rythmique fait que la même oeuvre peut prendre une forme fort différente selon la personnalité du musicien et la qualité du moment. C'est le concept de Ma qui permet de saisir l'importance des "vides signifiants" dans la peinture, comme des silences dans la musique: c'est pour faire apparaître le vide que l'encre ou les sons sont disposés, l'oeuvre se tenant autant dans les traces visibles ou audibles que dans le vide qu'elles révèlent. Un "bon Ma" est la qualité que l'on attend d'un artiste, révélant sa capacité d'articuler les formes entre elles de façon à articuler de façon dynamique et vivante le visible avec l'invisible, l'audible avec l'inouï.

L'histoire: à l'ère Edo (17° siècle), les samouraï, mis au chomage par l'unification du Japon et la fin des interminables guerres de clans, devinrent soit des bandits de grands chemins, soit des moines zen, particulièrement reliés à l'école Fuke. Ces derniers - les Komuso (moines du Vide) - contribuèrent à donner au Zen son allure martiale. Ils allaient mendier leur nourriture en jouant de la flûte, le visage caché par une sorte de panier d'osier (Tengaï) signifiant leur renoncement au monde. On raconte que lorsqu'ils rencontraient en chemin leurs anciens collègues devenus brigands, ils utilisaient alors le robuste bambou comme arme de défense. À la fois instrument de la plus grande finesse et arme de combat, la Shakuhachi semble condenser tous les paradoxes du Japon. Le répertoire, jusqu'alors simplement transmis oralement de maître à disciple, fut recueilli et transcrit au XVIII° siècle par Kinko Kurosawa. La tradition et l'enseignement de maître à disciple continua ainsi de se transmettre jusqu'à nos jours via quelques grands maîtres comme Miyakawa Nyozan, Miyakawa Nyozan, Kobayashi Shizan, Okazaki Meido, Katsuura Shozan, Takahashi Kûzan, et aujourd'hui Fujiyoshi Etsuzan.



-------
Kurahashi Yoshio Sensei interprète Tsuru no Sugomori, évoquant l'envol des grues.
-------
Pour illustrer l'élasticité et la souplesse propre à une même oeuvre selon la qualité du moment, une autre version de Tsuru no Sugomori par Tadashi Tajima
-------
La pratique de la flûte est souvent comparée à celle de l'épée ou encore la calligraphie, qui mettent en jeu les mêmes dynamiques de condensation temporelle et de surgissement abrupt, en accord parfait avec le flux des circonstances et de l'énergie intérieure. Ici, un exemple de Shudo, la Voie du Pinceau, où l'on voit l'artiste créer sur Tamuke oeuvre éminemment paisible signifiant les mains jointes pour la prière
-
-------
Donsiau, musicien chinois jouant de la flûte Don Xiao, ancêtre de la Shakuhachi -
-------
L'un des meilleurs liens (anglophone) sur l'histoire et la philosophie du Shakuhachi: Myoan flûte
Toujours en anglais, les précieux conseils techniques au débutant selon le maître Kaoru Akizakaï.
-------
QUELQUES IMAGES
- Takahashi Kuzan -


















____________________________________________________________________
Veuillez noter que nous ne cautionnons aucunement l'encart publicitaire apparaissant en haut de page.
15:04 | Envoyer cette note | Tags : shakuhachi, zen, flûte, satori, illumination, sutras, bouddha, souffle, bambous
21/08/2008
Les Voies de la Transe -2-
LES VOIES DE LA TRANSE - 2 -
L'Afrique est largement reconnue comme le jardin des rythmes, où viennent les esprits pour parler par la bouche des hommes " chevauchés ". Commençons à nous mettre dans l'ambiance avec de jeunes guerriers Massaï du Kenya faisant une démonstration de vitalité éclatante, sautant à la verticale tout produisant d'impressionants bourdons sonores graves et répétitifs pour pulser le tout. Un hymne à la puissance vitale explorant les limites de la verticalité et de la pesanteur, en faisant des rythmes et des voix entrelacées comme un trampoline sonore.
------------
Une ambiance de fête au Gabon avec un montage sur les danses des femmes du rituel Bwiti. Celui-ci s'accompagne de l'arc-en-bouche, instrument à note unique dont le musicien extrait les harmoniques en jouant avec ses lèvres (comme pour la guimbarde ou le chant diphonique de Mongolie). Cette musique - qui peut passer d'étapes très intimistes à d'autres très dynamiques - accompagne diverses étapes d'un rituel thérapeutique, dont la prise d'une boisson à base de l'écorce d'arbre Iboga, un hallucinogène aux effets reconnus comme extrêmement puissants.
------------
Les Gnaoua ou Gnawa du Maroc sont, en partie, des descendants d'anciens esclaves issus de populations d'origines d'Afrique Noire (Sénégal, Soudan, Ghana); Le terme Gnawa identifie spécifiquement des marocains et la grande notoriété internationale des Gnawa du Maroc a imposé le nom Gnawa à leurs homologues du Maghreb. Il furent amenés par les anciennes dynasties qui ont traversé l'histoire du Maroc et en partie celles de l'Algérie et de la Tunisie, en commençant par l'empire Almohade pour les travaux et les bâtiments des palais et le renforcement des armées (garde noire reprise par les dynasties marocaines suivantes). La constitution en confréries des gnaouas à travers le Maroc s'articule autour de maîtres musiciens et/ou de rituel (les mâallems), des joueurs d'instrument (quasi exclusivement les qraqech (ou qrâqeb) – sorte de crotales – et le Guembri, des voyantes, des médiums et des simples adeptes. Ils pratiquent ensemble un rite de possession syncrétique (appelé Lila au Maroc, Diwan en Algérie) et où se mêlent à la fois des apports africains et arabo-berbères islamisés pendant lequel des adeptes s'adonnent à la pratique des danses de possession et à la Transe. Le festival d'Essaouira au Maroc est un haut lieu de rassemblement annuel de ces confréries ou écoles.
------------
Les Derviches Tourneurs de Konya, en Turquie, commémorent la présence mystique de Jallaluddin Rumi, poète et mystique prodigieux qui introduisit la musique dans le rituel soufi du Sama ("Écoute"). La flûte Ney évoque la plainte de l'âme séparée de l'absolu, pendant que les voix rythment les différentes étapes de la danse sacrée. Le tournoiement du corps vise a déployer la conscience de l'axe corporel, prenant sa place dans le tournoiement cosmique des planètes.
------------
Extrait du film d'Arnaud Desjardins sur les soufis d'Afghanistan, où l'on voit un maître transmettre à ses disciples les techniques du Dikhr, répétition rythmique du nom d'Allah. Un document exceptionnel.
------------
Ce voyage s'arrête ici, sans vouloir rendre compte de toutes les formes de transes dans les diverses cultures de la planète, ce qui demanderait des dizaines d'extraits vidéos. D'une manière générale, on reconnaîtra partout - sous des formes diverses - la fonction du rythme répétitif comme introducteur à des états de conscience modifiés. En permettant de passer du temps linéaire habituel à un temps en va-et-vient, pulsatile, l'usage du rythme a la vertu d'orienter autrement les coordonnées psychiques en ouvrant sur des dimensions inouïes, dont l'initiation est à la fois la clé et le garde-fou.
05:12 | Envoyer cette note | Tags : afrique, transe, soufis, souffle, rythme, turquiesur






















