lundi, 20 juillet 2009

"Only one note !!!"

COMMENT J'AI APPRIS QUE C'EST L'ÉCOUTE QUI COMMANDE TOUT LE RESTE

Pour accompagner la lecture, quelques minutes avec l'un des plus grands maîtres vivants de la flûte Bansuri

Hari Prasad Chaurasia


krishna.jpgCela faisait bien trois quarts d'heure que je soufflais dans cette tige de roseau, tentant d'obéir à la stricte consigne que Panditji m'avait donnée la veille: "Only one note !". Si, naïvement, cela m'avait tout d'abord paru plutôt simple - et parfaitement adapté aux extrêmes limites d'un débutant comme moi dans l'art de la flûte - je déchantais très vite, et cela pour deux raisons traîtreusement intriquées: d'une part je devais jouer cette même note depuis quatre heures du matin jusqu'au lever complet du soleil, et d'autre part, cette note unique se mit bientôt à me poser de sérieux problèmes de contrôle de ma respiration; le son s'appauvrissait, mon souffle devenait vain, et je sentais la sueur perler sous mes doigts, ce qui n'arrangeait rien. D'autant plus que je me surprenais parfois à passer dans un état de somnolence où j'oubliais même que j'étais en train de souffler, parfois traversé d'images oniriques fugaces, et de soudain frissons dans le dos. Bref, je m'endormais...  Il faut dire que cela faisait quelques jours seulement que j'avais quitté le dernier de ces dizaines d'autobus qui, depuis l'Europe, m'avait laissé sur le sol de l'Inde. Après mes diverses tribulations (l'Iran en pleine révolution, l'Afghanistan aux prémisses de la guerre), celle-ci me parut étonnamment paisible. J'avais échoué dans une petite école de musique dans laquelle je louais une chambre, sans savoir encore que j'y resterai plusieurs mois. J'étais d'autant plus épuisé que la vie de musicien que je venais de quitter en France me faisait plutôt me coucher à l'heure où Panditji me demandait de me lever. Enfin... plutôt de m'asseoir. Et plus précisément en tailleur, ce qui n'était guère dans mes habitudes non plus. Autant dire que je n'étais pas dans les meilleurs conditions pour plonger abruptement dans la voie de l'ascèse yogique, avec un roseau glissant de sueur entre les doigts... Pour échapper à l'état d'hypnose lourde dans lequel cette satanée note me conduisait, je décidais d'éveiller mes phalanges engourdies et pesantes comme de la pierre, et commençais à faire alterner ma note unique avec une seconde, puis une troisième note, tentant de trouver une petite mélodie qui me sortirait de cet ennui mortel. C'est alors que j'entendis des coups soudains dans la cloison qui me firent sursauter, et la voix de Panditji surgissant de la nuit; "Only one note !!! Only one note !!!". Sur un ton sans réplique. Il ne dormait que d'une oreille, le bougre de Master... Je revins aussitôt à ma position première, tout en profitant d'éprouver aussitôt les bienfaits hautement dynamique de l'obéissance instantanée: le son était redevenu plein, rond, riche, puissant... Comme quoi...

Bansuri_bamboo_flute_23inch.jpg

krishna-1.jpgL'humilité a pour vertu de nous ouvrir à ce qui nous dépasse, étais-je en train de philosopher en coulisse... Mais les vertus de la philosophie légère peuvent vite s'alourdir quand elle prennent inconsidérément le devant de la scène, l'espace intérieur se transformant alors en ruche de pensées contradictoires et tournoyantes. Ainsi, la vertu bienfaisante du coup de gueule n'eut malheureusement qu'un temps. Autrement dit, j'avais à nouveau l'impression de souffler comme un phoque dans un tuyau plein d'huile (avec en plus la tête qui me tournait suite à l'hyper oxygénation). J'en étais à maudire le vieux maître et tous les flûtistes de la création - Krishna compris - lorsqu'il m'arriva cette chose tout à fait singulière, qui fut un tournant définitif de toute ma vie musicale: je m'endormis en jouant, et c'est le son de ma flûte qui me réveilla !!! Un micro-instant de sommeil - semblable à celui du conducteur nocturne - mais qui suffit ici à retourner toute la situation comme un gant: le son m'apparaissait maintenant avec un éclat et une profondeur nouvelle, mon souffle était devenu léger, puissant, ample, rebondissant. Une sorte de velours sonore, à la fois sombre et scintillant, entouré du bruissement subtil de l'air se brisant en harmoniques contre la fine paroi du roseau... C'est alors que la voix du vieux maître retentit à nouveau de derrière la cloison, avec un "Good ! Good !", qui m'arriva comme un baume.

Je pressentis que j'étais en train de franchir une étape décisive, accompagnée d'une prise de conscience définitive: ni mes doigts, ni mon souffle n'étaient en cause, c'est mon écoute qui avait permuté dans une dimension nouvelle, comme par mégarde. C'était en fait elle qui contrôlait le souffle, la pression des doigts, la couleur et la profondeur de ce velours qui sortait de ma flûte. Maintenant, la vibration semblait soudain jaillir directement du bout des doigts, le roseau dégageait une chaleur et une odeur doucement enivrante, les réverbérations sur les murs donnaient à la transparence de l'air une consistance quasi palpable. C'est ainsi que j'accompagnais, avec une énergie grandissante et un enthousiasme débordant, la levée de l'astre du jour. J'étais ivre d'être ce petit bonhomme en train de souffler dans son roseau sa "Only one note", à la fois tout petit - un simple souffle - mais en même temps Krishna lui-même, déployant l'univers de sa flûte cosmique. Bref: j'étais - enfin - en Inde...

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21,000', Himalaya, Nepal.jpg


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