mardi, 21 juillet 2009

Les Gardiens du feu.

- LES GARDIENS DU FEU -

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RISHIKESH - 1979: MOHAN PURI BABA. Il se laissait descendre le long du Gange sur une énorme bouée de camion, l'air totalement ravi. Il m'expliqua - en hindi mêlé de quelques mots anglais auquel je ne comprenais pas grand-chose - que sur l'autre rive, dans la "Jungle" vivait des tigres ("tigers"), d'immenses serpents ("very big snakes") et des Naga-Baba ("Naga Baba" !?!). Il me donna rendez-vous le lendemain. J'eus la surprise de le retrouver vêtu de la toile orange des saddhous, me saluant de sonores "Shiva ! Shiva !". J'allais bientôt comprendre qu'il s'agissait là de l'essentiel de sa conversation. Nous partîmes vers les hauteurs, sous les premiers arbres. Nous ne rencontrâmes ni tigers ni very big snakes, mais des Naga Baba. Ils étaient trois, mais nous n'en vîmes d'abord que deux: nus, le corps et leur longue chevelure - nouée sur le crâne comme un turban - passés à la cendre. L'un d'eux avait des cheveux blancs et un visage ridé, mais il avait un corps d'adolescent ! Mohan Puri, mon guide m'avait expliqué qu'ils avaient fait voeu de silence pour 12 ans, et qu'ils avaient pour mission de veiller sur un feu sacré qui ne doit jamais s'éteindre. Au bout de 12 ans, ils seraient relayés par trois autres apprentis du silence, tout comme eux-mêmes en avaient relayés trois. Ils nous firent entrer dans une petite grotte, sombre et fraîche, qui dégageait une étrange odeur, dont je réalisais qu'il s'agissait de celle de la bouse de vache fraîche qui tapissait les murs. Les deux hommes me regardaient en silence, et dans la pénombre je voyais dans leurs yeux les éclats de la lumière de la petite entrée, comme deux paires de miroir. Ils souriaient, mais leurs mouvements, d'une souplesse et d'une grâce remarquable, me fit penser à de jeunes loups. Par signes, ils indiquèrent quelque chose à mon propos que mon guide traduisit: - Tu ne clignes pas des paupières, lorsque tu regardes. C'est bon signe...

psg.image.comping-5.jpegPlus tard, ils m'indiquèrent une autre petite grotte, me faisant comprendre que je pouvais dormir là, et j'y déposais mon sac à dos. Puis mon guide m'entraîna vers la falaise, murmurant son mantra perpétuel tout en roulant les yeux, ce qui lui donnait un air comique. Mais lorsqu'au tournant de la muraille rocheuse, je vis le tableau, je cessais soudain de sourire: sous l'auvent d'une immense entrée de grotte, au sommet d'un tas de cendres haut de plusieurs mètres, un homme se tenait derrière les flammes, assis dans la posture du lotus, sa grande chevelure déployée, avec un grand trident de fer planté dans la cendre à ses côtés. Le bas du tas de cendre était noir, le haut devenait gris puis blanc de plus en plus pur au sommet, au milieu des braises. Le corps prolongeait le tout, entièrement recouvert de cette fine cendre blanche que l'Inde considère comme l'une des matières les plus pures. Une image tellement "indienne" que j'en avais le souffle coupé, de la voir ainsi, pour de vrai. Assis à l'ombre de la roche, nous avons passé un moment à le contempler. De toute façon, il semblait difficile de quitter des yeux un tel spectacle. L'immobilité de statue - parfaite - du yogi concentrait l'immobilité de tout le paysage, et semblait la multiplier par elle-même. Seule les flammes bougeaient doucement, courant parmi les braises. Songeant à l'implacable rigueur de la tradition indienne, je me laissais à imaginer depuis combien de temps - de 12 en 12 années - ce feu brûlait à cet endroit. Lorsque je posais la question à mon guide, il me répondit sans la moindre hésitation : - Depuis le début du monde. Devant mon air sans doute un peu dubitatif, il ouvrit les bras et ponctua d'un "Shiva !" en révulsant les yeux vers le haut. Saisi par ce mouvement oculaire, je me surpris à en faire autant. C'est ainsi que j'ai commencé à comprendre les liens entre la direction des yeux et l'audition, qui constitue l'une des clefs de la pratique tantrique.

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