mardi, 21 juillet 2009
La Bénédiction de QuetzalCoatl

Sherif Chalakani - thérapeute mexicano-franco-égyptien, vivant au Mexique depuis plus de vingt ans - avait organisé une conférence, préalable à un stage destiné à introduire la pratique du chant des harmoniques. Il avait fait un papier publicitaire avec comme titre "El Arco-Iris de la Voz", l'arc-en-ciel de la voix. Durant la conférence, lorsque, lassé de parler, j'ai proposé un exercice collectif, j'eus la surprise d'entendre deux voix moduler instantanément des harmoniques très claires. À la fin, les deux personnes sont venus me voir, très étonnées d'apprendre que le chant harmonique était une technique connue ailleurs. Appartenant à la confrérie des Concheros, ils venaient de découvrir le phénomène, spontanément, lors d'un rituel dédié au dieu Quetzalcoatl, après avoir ingéré du peyote, un hallucinogène très puissant en usage chez les indiens Huicholes. Ils étaient en train de prononcer les chants rituels, lorsqu'ils ont entendu la diffraction harmonique de leur voix. Stupéfaits, ils ont passé la nuit à explorer leur découverte, la considérant comme une bénédiction du Serpent à Plumes. Bien évidemment, la pratique de la diffraction harmonique n'existe pas traditionnellement chez les indiens Nahuas, et l'évènement fut salué comme surnaturel. D'où leur étonnement de m'entendre parler de "technique vocale", et de relier cela à la lointaine Mongolie... Je ne connaissais pas grand chose au chamanisme, mais cette expérience me laissa plutôt rêveur. Comment un ethnologue interprèterait-il ce mode de transmission : une inspiration surnaturelle suivie d'une rencontre avec un praticien théoricien ? Restons humbles: il y a beaucoup de choses qui nous échappent, concernant la question de la transmission. Du coup, ils m'ont invités à un rituel se tenant à la fin du mois suivant, toute une nuit de veille sur la grand-place de Mexico, suivie de trois jours de danse ininterrompue: la commémoration de la chute de Tenochtitlan prise par les espagnols ! C'est ainsi que je découvris la tradition des Concheros, ces musiciens rituels dont l'organisation date des anciens aztèques, qui vont de pélerinages en pélerinages pour ouvrir les portes de l'Autre Monde sur les lieux sacrés. Les missionaires crurent bon de les convertir en urgence, afin que leurs déambulations sèment le bon exemple dans tout le pays, sans se rendre compte que le rituel aztèque fut simplement déguisé sous des noms chrétiens, pour se maintenir inchangé pendant des siècles. Aujourd'hui, à l'heure où la "Mexicanidad" devient un slogan politique, les Concheros enlèvent les vêtements chrétiens, et l'on reconnaît Quetzalcoatl derrière le Christ, Coatlicue derrière Notre Dame de Guadalupe, ou les vertus du cactus hallucinogène peyote sous le nom miraculeux de Santo Romero.
Exemple de danse conchera

Lorsque je suis arrivé près de la cathédrale, une bonne centaine de personnes était déjà là. Je vis bientôt que le couple qui m'avait invité n'était pas arrivé, et les regards étonnés des indiens me firent rapidement prendre conscience que j'étais en fait le seul blanc de l'assistance. Visiblement, la plupart venait de la campagne, et de régions différentes, vus les divers habillements. Au bout d'une heure, il ne s'était rien passé, jusqu'à ce que de nouveaux arrivants déballent des sacs d'un camion. Des femmes, vêtues magnifiquement, prirent les sacs et les transportèrent sur le côté de l'église qui donnait sur les ruines du temple aztèque. Celle-là avait été construite sur celui-ci, et les fouilles archéologiques avaient fait réapparaître les traces ancestrales. Puis, des hommes ont sorti des sortes de mandolines, ont accroché des sonnailles à leurs chevilles, et ont commencé à chanter. Une mélodie toute simple indéfiniment répétée, une boucle de paroles, un balancement rythmé reproduit par tous, et c'est parti pour une bonne demi-heure. Celle-ci est dédiée à Santa Rosita, dont j'apprendrais plus tard qu'elle est un nom de code pour la marijuana. Puis un autre chant, fort semblable au premier, avec le même balancement. Santo Romero. Nom secret du peyote. Puis un autre... Les saints catholiques s'égrainent, masquant les figures antiques: Cuahotemoc, le dernier empereur, mort supplicié en se dédiant à son peuple, Coatlicue, Déesse formée d'un serpent double, et dont la robe est tissée de serpents, Tlaloc, le maître des morts et des pluies... Une pause, lorsque le chanteur fait l'éloge du prochain chanteur, un "Capitan" venu d'une autre région du Mexique. Et le chapelet reprenait, inlassablement. Un balancement, une boucle, un élan, une vague... Cela dura toutes la nuit.
Pendant ce temps, les femmes s'activaient dans l'obscurité, auprès des grands sacs. Personne ne semblant faire cas de ma présence, je me laissais prendre par la houle: des voix souvent nasillardes, les bruissements des sonnailles, les instruments parfois mal accordés, le tout dégageant un climat de douceur nostalgique incomparable. Au bout de quelques heures, je rêvais debout, en me balançant. L'aube nous a tous surpris, comme si le temps était ailleurs. Plusieurs ont commencé à s'habiller pour la danse: à demi-nus, une coiffe de plumes, les sonnailles aux chevilles et à la main. Ils commençaient à piaffer comme les animaux sauvages dont ils portaient les signes sur le front (tigres, aigles), et une soudaine excitation se mit à circuler, pendant que les chants continuaient inlassablement. Et puis, tout d'un coup, le silence. Chacun était tourné vers l'Est, où le soleil allait bientôt surgir. Les danseurs se tenaient en demi-cercle pour l'accueillir, chacun tenant une grosse conque dans la main. Au premier scintillement, les sons éclatèrent d'un coup, profonds, répercutés derrière nous par le mur de l'église. J'ai senti le frisson parcourir l'assemblée. C'est alors que, la lumière venant, je réalisais le travail accompli par les femmes, ainsi que la nature du contenu des sacs: des milliers de pétales de fleurs, disposés en mosaïque sur un carré de quatre mètres sur quatre, représentant une sorte de croix en X composée de deux équerres enlacées, symbole de la Conjonction des quatre directions, et du dieu Quetzalcoatl. À la fraîche lumière du petit matin, les couleurs des pétales vibraient, comme vivantes. Devant la mosaïque, deux femmes se tenaient, une
poignée de pétales de fleurs dans chaque main, comme les deux gardiennes d'un jardin merveilleux. Chacun se présenta à son tour pour recevoir une pluie de pétales sur la tête pendant que le soleil prenait de la vigueur, et que les conques imposaient leurs puissances. C'est ainsi que, les épaules couvertes de fleurs, j'entrais dans le jardin du Dieu Serpent, maître des arts, symbolisé par la planète Vénus. Puis les tambours ont commencé, avec les danses. Une danse athlétique, puissante, tournoyante, dont le tambour est le centre, et qui peut durer des heures, voire des journées entières. Vaincu par la fatigue, je m'éloignais de la cathédrale. Les terrasses des cafés s'ouvraient, les artisans déployaient leurs stands, les gens arrivaient, de plus en plus nombreux, le soleil commençait à chauffer doucement. Une conque fit vibrer l'air tiède au dessus des tambours. Je songeais au sens que pourrait avoir une réunion druidique devant Notre Dame de Paris....
Les Concheros sont les maîtres de la Conque rituelle, le symbole même de Quetzalcoatl, le Serpent Oiseau, le Serpent Double, le maître des vents. Elle remplit au Mexique le même rôle symbolique que dans la tradition de l'Inde, du Tibet, de la Chine, du Japon et de toute l'Océanie, ou encore le Schofar de la tradition hébraïque : sa spirale condense le Son Primordial, et souffler dedans a une implication cosmique; on ne peut le faire sans préparation. Dans toutes ces cultures, cette préparation est l'objet des arts de l'écoute. Au Mexique, Humberto partait en groupe pour marcher la nuit dans le désert les yeux fermés, en prenant le bruit du vent comme guide: le vent, c'est Quetzalcoatl. Don Lucio, foudroyé vivant et chef de la communauté des Graniceros, écoute les vents dans le jeu des pétales d'une rose, car ils portent les secrets des cieux. Sa légende veut qu'à la suite du choc avec la foudre, il resta trois ans dans le coma, pendant lesquels on lui enseigna la fonction à la fois nourricière et magique des nuages, intermédiaires entre le ciel et la terre, ainsi que les prières médiatrices. Lors du rituel de la confrérie des foudroyés vivants, les chants sont accompagnés du lancer de petites fusées dont les explosions appellent les puissances célestes à se manifester. Ainsi, le chamanisme mexicain reproduit-il, avec tous les chamanismes de la planète, cette vision tripartite du monde, où la dimension acoustique sert de médiation entre notre monde et l'Autre Monde. Dans ce moteur cosmique où deux mondes doivent s'articuler dans l'homme, la Conque - comme le tambour, le chant ou les fusées - joue l'interface: c'est ce qui fait la jointure, et permet de faire de l'ensemble un moteur, une dynamique. Je n'ai pas rencontré le Capitan Andrés, mais j'eus la chance de composer la musique du documentaire de Marie Arnaud sur les Concheros, et donc de visionner des heures d'interview de cet "homme remarquable". Alors responsable de toutes les confréries du Mexique, il possédait une connaissance très fine de la tradition Aztèque-Toltèque, et un art de la conversation plutôt rare: un virtuose de l'ellipse et de la métaphore, sous-tendu d'un humour décapant. Il y délivre les enseignements chamaniques scellés dans le calendrier aztèque, les rapports entre cette monumentale représentation de l'univers et le corps humain, ses propriétés thérapeutiques et magiques. L'analogie avec les mandalas et les yantras indiens était évidente, confirmant l'intuition qui me guidait depuis quelques années: la structure commune reliant ces diverses représentations du cosmos ont un rapport intime avec les lois de l'audition. La révélation de cette soudaine évidence - et le fait que celle-ci semble méconnue dans les milieux spécialisés - me permit de pressentir combien l'homme sonore avait encore à nous révéler sur l'être humain. Ainsi, considérée selon l'axe auditif, la Roue de Médecine devient représentation visuelle de la posture acoustique de l'homme dans le monde; et le rituel devient la partition d'un chant qui soutient la danse, et la transe. Ainsi, lors des sacrifices humains, la future victime parée comme un Dieu montait vers l'autel en jouant de la flûte, avec le silence de la mort comme oreille absolue.
Exemple de musique conchera, accompagnée de ces sortes de mandolines dont le son hypnotique et les modulations répétitives mènent immanquablement à la transe (imaginez ça pendant une nuit entière)
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Le Tonalamatl, calendrier aztèque avec Ollin, le symbole de Quetzalcoatl, au centre.

20:23 Publié dans Notes de voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : quetzalcoatl, danseurs, ollin, mexique, concheros, huicholes, mandoline, conques, rituel, harmoniques, aztèques, coatlicue, nahuas





















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