vendredi, 15 août 2008

Troubadours du monde

 

troubadours trio.jpgPratiquement à la même époque (XII°/XIII° siecle) un phénomène identique se manifeste en trois endroits de la planète: l'Occitanie médiévale, l'Anatolie et le Bengale. Il s'agit d'un surgissement a la fois poétique, musical, amoureux, mystique, errant et populaire, qui eut dans les trois cas une influence déterminante sur la culture dominante. Trois vidéos plus quelques commentaires. 

 

 - 1) Europe médiévale -

Tant m'abelis joys, et amors e chans, Et alegrier, deport e cortezia,
Que'l mon non a ricor ni manentia Don mielhs d'aisso'm tengures per benanans;
Doncs, sai hieu ben que midons ten las claus De totz los bens qu'ieu aten ni esper, E ren d'aisso sens lieys non puesc aver.

Un chant enjoué, dynamique, composé par Bérenguier de Palou (1160-1209) et magnifiquement interprété par une chanteuse à la voix rare, mais dont le nom manque cruellement sur YouTube (si vous en savez plus, n'hésitez pas à nous le communiquer).



- "MA PAROLE SERA PUR NÉANT" -

images-5.jpegC'est avec ces mots que Guillaume IX d'Aquitaine ouvre cet univers poétique nouveau, dédié à la Dame, à l'amour et au "Joy". Une poésie qui prendra comme un incendie à travers l'Europe du 13° siècle, jouant un rôle considérable dans la mutation des moeurs en posant Amor et la Dame comme le joyau central, référence ultime de toute valeur. Il est remarquable d'entendre cette méditation poétique s'ouvrir sur le thème du néant, que la pensée d'alors se refusait de penser en le déclarant "aristotéliciennement" impossible. Le premier troubadour, quelques siècles avant que les philosophes n'abordent sérieusement la question, pose pourtant le néant comme la source abrupte de toute fécondité poétique. Les "Trouveurs" ouvrent ainsi les voies de la littérature moderne en parlant en langue romane (autrement dit  comprise par tous), ouvrant du coup l'espace poétique de l'art du roman, dont la quête du Graal constituera l'étincelante pierre fondatrice.

- JOY - 

images-6.jpegJoie transcendante, fécondité poétique, la joie tient le rôle central dans la Gay Science, approche du monde fondée sur les intuitions du coeur et les fulgurations de la beauté. Définir le Joy impliquerait peut-être de considérer l'expérience sensorielle comme soudain multipliée par elle-même dans le mystère d'amour; la réalité la plus abrupte, la plus simple, prend alors figure fugitive de la transcendance. Se détournant du religieux mépris du monde, les poètes occitans ont rendu au monde sa plénitude poétique, désirante, jubilante. Mais cet amour du vivant est aussi beau que terrible, et la douleur d'amour rappelle la dimension tragique de l'existence. Nietzsche se souviendra de ses lointains prédécesseurs, en appelant "Gay Savoir" son ouvrage concernant la nature tragique du monde.

- LA DAME -

À mon seul désir.jpgHistoriquement, cette exaltation de la joie dans le miroir des sexes rentrera en tension avec la rigueur monastique, mais cette époque n'est pas toujours ce que l'on croit: les femmes y joueront un rôle largement méconnu quant à l'établissement des règle de l'amour, et quant à la ferveur mystique, comme les béguines en payèrent le prix du bûcher, où encore la haute stature de Hildegarde de Bingen, à la fois visionnaire et poète, mais aussi femme de pouvoir, écrivant au pape et aux grands de ce monde. Jean-Claude Marol, traducteur de Guillaume, insiste particulièrement sur la personne singulière de Robert d'Arbrissel, mystique inspiré  qui fonda l'Abbaye de Fontevrault après avoir erré à travers la France en compagnie de femmes passionnées, anciennes prostituées et dames châtelaines dont la ferveur  causa maints scandales. Guillaume d'Aquitaine le rencontra, et Marol profile une singulière filiation spirituelle entre eux, tout en notant les proximités troublantes entre l'érotique des troubadours, leur symbolique et les pratiques tantriques de l'Inde, qu'il connaissait bien.

Pour goûter l'ambiance musicale qu'un troubadour pouvait entendre en allant prier Dieu dans une église, un chant de Hildegarde de Bingen dédié à l'Esprit Saint, l'énergie même du Joy.


- 2) L'Anatolie -

Un chant arrangé par Erkan Ogur, une voix souveraine pour une nostalgie infinie, où le Saz (luth) tisse avec le Duduk (instrument à anche originaire d'Arménie joué par le grand maître Djivan Gasparian) un dialogue ultrasensible.

 

 

- LES AMOUREUX -

images-7.jpegAu 13° siècle, c'est autour de Hajji Bektash (à gauche), un derviche prodigieux, que la tradition des troubadours "Ashik"(les Amoureux), naquit en Anatolie. C'est en langue populaire que le derviche parlait, contait et chantait, accomplissant les miracles les plus ahurissants. C'est donc dans le peuple que se propagea cette poésie fiévreuse, passionnée, nostalgique et subtile, qui court toujours entre la bouche et l'oreille dans la Turquie moderne. Depuis la mort tragique au 16° siècle de l'un d'entre eux, Pir Sultan Abdal, la tradition des Ashik est impliquée dans la résistance de la communauté Alévi, qui pratique un islam considéré comme hérétique. 

- SAMA -

images-8.jpegLe Saz, luth à manche long et au son très délicat, est l'instrument symbole de la tension sensible au "Sama", l'écoute mystique dont Hajji Bektash est un des maîtres. Dans le jaillissement d'étincelles sonores du luth, ce sont les éclats d'une voix silencieuse que le coeur de l'auditeur perçoit, lorsque c'est depuis la profondeur de son propre silence qu'il écoute... À droite, le portrait de Pir Sultan Abdal tendant son saz en signe de victoire, barde et poète remarquable, pendu par les riches pour avoir trop bien chanté les pauvres. En souvenir, ce geste est répété avant d'ouvrir le rituel soufi du Sema, mot d'origine arabe signifiant Écoute...

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- 3) Le Bengale -

 

Quelques images de l'univers baul

 

- LES FOUS DE DIEU -

180px-Baul.jpgC'est encore au 13° siècle qu'un événement vient transfigurer l'Inde, installée dans ses habitudes millénaires: la geste du dieu Krishna, Dieu musicien et amoureux, écrite par le poète Jayadev. La contagion mystique généra cette tradition de poètes musiciens rejetant les castes au nom de "Paghol", la folie qui transcende toute dualité par la joie spontanée. On les appelle au Bengale les "Baul": inspirés par le vent. Poètes improvisateurs, audacieux et imprévisibles, ils sont modelés dès l'enfance par une intense pratique musicale. Errant depuis des siècles de village en village ils transfigurent - le temps de quelques chants en échange d'un peu de riz - la vie des paysans, en invitant la folie à jouer son jeu divin dans les rythmes, les voix et les cordes du luth. 

- INITIATION -

anando.jpgConjonction de traditions soufies et tantriques, les enseignements ont une dimension ésotérique scellée dans les chants. Apprendre un chant implique des liens de filiation spirituelle, et invite à l'entendement subtil des paroles qui comportent plusieurs niveaux de compréhension, conduisant au seuil de l'initiation: l'expérience de Sahaj, la spontanéïté créatrice. Elle est symbolisée par la robe en patchwork multicolore sensée représenter toutes les croyances du monde, au beau milieu desquelles le baul tournoie, au-delà, par delà...

- TAGORE -

images-1.jpegLa fécondité des mendiants musiciens est remarquable: ils ont inspiré Rabindranath Tagore (et André Gide qui le traduisit), les Beatles, Bob Dylan, et furent les modèles du mouvement hippie: les colliers et les fleurs dans les cheveux, l'usage du shillum et les improvisations lancinantes qui durent des heures, tout cela vient en ligne droite des centaines de routards fascinés par la joie débordante que les bauls distillent, depuis le 13° siècle, dans le secret des grottes tantriques et la générosité des festivals. 

- JAYADEV -

images-2.jpegAu festival annuel de Kenduli dédié au poète Jayadev, des centaines de Bauls se réunissent pour honorer sa mémoire, convoquer la folie amoureuse et resserrer la trame des transmissions initiatiques, dont chaque chant est l'enjeu secret. Ici, non seulement les mendiants-poètes offrent leur musique à leur public, mais aussi de la nourriture: pendant quelques jours, une fugace manifestation de l'éternel paradis de Krishna.

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